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IMG au Japon, mon témoignage

IMG (Interruption Médicale de Grossesse) au Japon, mon témoignage

D’habitude je ne parle que de choses joyeuses sur le blog et j’évite les sujets trop personnels mais cette fois j’avais besoin d’écrire sur ce qui a bouleversé mon mois de septembre et explique mon absence…
Je ne l’avais pas encore annoncé mais j’étais enceinte depuis quelques mois. Kiyo et moi allions accueillir notre premier enfant fin janvier prochain et nous étions vraiment impatients et heureux. Hélas une complication médicale a fait que j’ai dû subir une IMG (Interruption Médicale de Grossesse) à la moitié de ma grossesse et c’est ce sujet douloureux que je vais aborder dans cet article. 

Je n’avais pas du tout prévu d’écrire à propos de cela car c’est très personnel mais les nombreuses réactions que j’ai reçues sur Instagram m’ont fait changer d’avis. Je croyais mon cas  rare mais j’ai découvert que c’était plutôt fréquent, hélas. En lisant ces messages de femmes ou de leur mari/proche qui me remerciait d’avoir eu le courage d’aborder le sujet, j’ai réalisé que c’était important d’en parler. Le récit risque d’être un peu décousu, peut-être semblera t-il incomplet ou trop détaillé par moment mais j’ai essayé de retranscrire ce que j’ai vécu au mieux, pour que ça soit compréhensible sans dévoiler trop de détails intimes.

Une dernière chose avant de rentrer dans le vif du sujet : j’ai décidé de ne pas laisser la possibilité de commenter cet article. Merci de votre compréhension.

L’IMG au Japon

« IMG » en japonais se dit « jinkô ninshin chûzetsu » (人工妊娠中絶).

・Le Japon ne fait pas la distinction entre les IMG (Interruption Médicale de Grossesse) et les IVG (Interruption Volontaire de Grossesse) . Que ce soit volontaire ou pour une raison médicale, le délai légal et les démarches seront les mêmes.

・Une femme peut décider d’interrompre sa grossesse jusqu’à 21sa+6 jours.

・L’accord signé du père est obligatoire. 

・L’IMG se déroule différemment suivant où la femme en est de sa grossesse. Jusqu’à 12sa on procède à un curetage ou une aspiration sous anesthésie générale. Cela prend environ 15 minutes et la patiente peut rentrer chez elle dans la journée si pas de soucis particuliers. Entre 13 et 21 sa (mon cas) on déclenche l’accouchement puis on aspire le placenta sous anesthésie générale. Pour préserver le corps de la femme en vue d’une éventuelle prochaine grossesse la césarienne n’est pas pratiquée.

・L’IMG n’est pas prise en charge par les assurances / sécurité sociale mais on touche des aides (voir en bas d’article).

Mes derniers jours de grossesse

Au début du mois de septembre, enceinte de 20 semaines, je m’apprêtais à vous révéler ce grand secret que nous gardions précieusement pour nous depuis quelques mois. Je voulais faire cette annonce en août mais bizarrement j’ai toujours repoussé, préférant attendre d’avoir passé mes prochains examens médicaux pour annoncer la grande nouvelle. Prémonition ou instinct maternel je ne serais pas dire mais j’ai eu raison d’attendre…

En effet à 20 semaines et 1 jour j’ai subitement perdu les eaux. J’avais des « contractions » depuis la fin de matinée mais je prenais ça pour de la constipation et comme je n’avais pas eu une seule contraction depuis le début de ma grossesse je ne savais absolument pas ce que c’était.  Comme j’étais au travail j’ai décidé de rentrer chez moi à midi pour me reposer et j’ai appelé ma maternité. Mon médecin m’a dit que ça semblait être des douleurs ligamentaires car l’utérus grossit vite à ce terme (c’est vrai que j’avais pris pas mal de ventre en quelques jours) mais que par téléphone ils ne pouvaient pas être sûrs. Comme je ne perdais pas de sang il m’a proposé d’attendre un peu voir si ça se calme puis de les rappeler.

Après avoir raccroché je vais pour m’allonger sur le canapé quand une « contraction » plus forte que les autres m’a fait perdre les eaux. C’était comme je l’avais lu sur internet : la sensation qu’un ballon de baudruche éclate dans son ventre puis un raz-de-marée dans mon bas de pyjama. Je me suis enfermée dans les toilettes d’où j’ai rappelé la maternité en urgence et complètement paniquée. Ils m’ont dit d’appeler un taxi et de venir immédiatement…

Arrivée sur place j’ai eu un examen du col (long et on ne peut plus fermé dixit mon médecin) et une échographie qui a montré que je n’avais presque plus de liquide amniotique mais que le bébé était toujours bien vivant. Le verdict fut sans appel : hospitalisation immédiate avec interdiction de me lever ou de m’assoir.

On m’a emmenée dans une jolie chambre, installée sur le lit dont on avait rehaussé les pieds puis a commencé le bal des infirmières : prise de température, de tension, pesage, puis premiers antibiotiques (car sans liquide amniotique le bébé n’est plus protégé contre les bactéries). Et puis Kiyo que j’avais enfin réussi à contacter est arrivé. Le médecin est venu dans la chambre et nous a expliqué ce qu’il en était. Il nous a dit que les causes de cette rupture prématurée de la poche des eaux sont indéfinissables. Cela peut être une infection, une malformation du placenta, une fissure qui n’avait pas tenu ou autre chose. Impossible également de savoir la grandeur du « trou », si ça allait pouvoir se reboucher ou non. Il nous a dit que nous avons trois options : 

1/ rester hospitalisée dans cette maternité et attendre en espérant que le bébé décide de sortir le plus tard possible. S’il venait trop tôt ils ne pourraient pas le sauver car ils ne sont pas équipés pour les très grands prématurés.
2/ me transférer dans un hôpital universitaire, et donc avoir des chances de pouvoir le sauver s’il dépassait un certain terme.
3/ opter pour l’IMG.

Le médecin nous a ensuite expliqué qu’avec les options 1 et 2, il y avait de grands risques pour que le bébé ne puisse être sauvé (avant 22sa il est condamné) et que si c’était le cas il garderait probablement de très lourdes séquelles physiques et/ou neurologiques. Il nous a laissés en nous recommandant de faire notre choix rapidement pour qu’un protocole puisse être mis en place.

Une fois parti nous avons discuté avec Kiyo et nous avons décidé de partir sur la deuxième option : me transférer en hôpital universitaire. Mais le soir en rentrant il est passé chez ses parents et ils lui ont plutôt conseillé l’IMG vu les risques. Pour les mêmes raisons ma maman m’a aussi dit qu’elle pensait que ça serait plus « sage ». Le lendemain après-midi Kiyo est revenu à la clinique, nous en avons discuté et nous avons appelé le médecin pour lui faire part de notre décision : ça sera l’IMG. Il fut alors décidé de lancer le déclenchement de l’accouchement le lendemain matin.

le jour-j

Au Japon (ou au moins dans ma maternité) le déclenchement se fait avec du gel. Il y a une pose toutes les 3 heures et ce 5 fois par jour jusqu’à ce que les contractions arrivent. Si ça peut aider à visualiser, c’est comme si on vous insérait un tampon et ça ne fait pas mal. Ensuite ça se passe comme un « véritable » accouchement : attente de l’ouverture du col, que le bébé descende puis naissance. Le tout se passe sans péridurale. Ma maternité la propose mais il faut suivre un séminaire en fin de grossesse pour être autorisé à l’avoir. Si vous avez le malheur d’accoucher avant et bien vous devrez faire sans. Je savais donc que j’allais devoir souffrir.

Pour moi la pose du gel a commencé à 7h du matin. Si jusqu’ici j’étais arrivée à garder bonne figure devant le personnel soignant, je me suis effondrée. J’avais la sensation de tuer mon bébé alors qu’il était bel et bien vivant. Le médecin est entré pile à ce moment, a demandé ce qui se passait puis m’a proposé de reporter l’IMG car je ne semblais pas prête (qui peut l’être sérieusement ?) et qu’une fois la première pose achevée on ne peut plus arrêter le mécanisme. J’ai réussi à me calmer, il m’a fait une écho, a confirmé que je n’avais désormais plus une goutte de liquide amniotique ce qui m’a conforté comme quoi le choix que nous avions fait était le meilleur pour nous et notre petit garçon.

Les premières doses de gel ne m’ont rien fait. Il a fallu attendre la 4ème pour que ça commence à bouger. Et encore au moment de la pose l’obstétricien m’a dit que mon col n’avait pas encore bougé : « parfois cela peut prendre jusqu’à 3 jours. En tout cas ça n’est pas pour aujourd’hui » m’a-t-il dit avant de me laisser regagner ma chambre.
Dix minutes plus tard les vraies douleurs sont arrivées. Loin des vagues toutes les 10 minutes comme on m’avait expliqué, j’avais cette douleur horrible en permanence alors  j’ai appelé l’infirmière pour lui demander ce que je pouvais faire pour gérer car je ne tenais  presque plus sur mes jambes. Elle est venue dans la chambre et m’a annoncé que vu les circonstances le directeur de la maternité m’autorisait la péridurale. Elle m’a immédiatement emmenée en salle d’opération.

La pose de péridurale au Japon se fait non pas par un anesthésiste mais par l’obstétricien. On m’a allongée sur le côté, l’infirmière m’a maintenue en position de dos rond et le médecin a commencé son travail. Si j’ai sursauté à la piqûre de l’anesthésie locale, je n’ai rien senti lors de l’insertion du cathéter.  Le médecin m’a ingéré une première dose puis je suis remontée dans ma chambre. 10 minutes plus tard je n’avais plus aucune douleur : la péridurale c’est vraiment fantastique ! Je me sens honteuse d’oser dire ça vu les circonstances mais la pose reste un très bon souvenir et ça m’a beaucoup rassurée.
Les douleurs envolées j’ai pu manger un peu de mon dîner puis les parents de Kiyo sont passés. Juste après leur départ j’ai commencé à ressentir que quelque chose me gênait assise et puis ça a recommencé à me faire mal. Lorsque la douleur fut complètement revenue j’ai appelé la sage-femme. Hélas le délai pour une deuxième dose de péri n’étant pas écoulé elle m’a dit qu’elle repasserait lorsque ça sera le cas mais j’avais trop mal et je sentais que ça poussait alors elle a vérifié et apparemment le travail avait bien avancé. Elle m’a descendue dans une des salles d’accouchement, une pièce en tatami avec un futon au milieu. Trente minutes et une dose de péri plus tard et mon petit garçon était né, sans vie, dans le silence le plus complet.
Vu sa petite taille (23cm pour 390g), je n’ai pas eu besoin de pousser. Seules les contractions que je ne sentais plus et ma respiration ont suffi à l’expulser.

La sage-femme qui est restée tout le long avec moi a commencé à m’injecter un fort anesthésiant par petites doses toutes les 5 minutes parce que vu que j’avais eu la péri il était impossible de me faire une anesthésie générale pour l’aspiration du placenta. Une fois terminé elle a coupé le cordon, m’a dit de fermer les yeux et a emmené mon bébé. Kiyo a été autorisé à venir pour me réconforter 5 minutes puis on m’a emmenée en salle d’opération. On m’a posé une sonde pour me vider la vessie (je n’ai rien senti) puis les infirmières m’ont expliqué comment ça allait se passer : on allait vérifier que l’anesthésie marchait puis on me ferait respirer un gaz pour planer un peu. On m’a expliqué le bruit que ferait la machine, que ça serait un peu impressionnant et que ça durerait environ 10 minutes mais je ne me souviens de rien, juste qu’une des infirmières est restée à me caresser les cheveux tout le long. En tout cas je n’ai rien senti et j’étais de retour dans ma chambre environ 15 minutes après l’intervention.

L'après

Pour une IMG les suites de couches sont les même que pour un accouchement : lochies (saignements abondants) et tranchées (contractions post partum qui aident l’utérus à reprendre sa taille initiale) sont au rendez-vous. Je n’étais qu’à 20sa donc voilà mais si les tranchées sont douloureuses, c’est moins pire que ce que j’imaginais. 

J’ai accouché vers 19h et la nuit qui a suivie fut compliquée et peu réparatrice, entrecoupée par la venue des infirmières et les cauchemars… heureusement je n’avais pas de douleur, l’anesthésie faisant encore effet (à titre indicatif je n’ai réussi à tenir sur mes jambes que vers 1h du matin et les douleurs des tranchées ne sont arrivées que 2 jours plus tard). Le lendemain matin j’ai vu l’obstétricien et comme tout allait bien on m’a autorisée à sortir immédiatement, à mon grand étonnement. J’ai emporté avec moi des médicaments (des antibiotiques et des cicatrisants, j’ai aussi eu des médicaments pour stopper ma montée de lait avant de partir de la clinique) et une convocation pour un examen post-partum la semaine suivante. Heureusement je suis sortie la veille d’un week-end de 3 jours et Kiyo a pu rester avec moi tout le long. Ses parents nous ont raccompagnés puis on s’est enfermé dans notre bulle pour 4 jours.

Depuis le quotidien a repris. Kiyo est retourné au travail et quant à moi je suis en congé maternité. Selon le papier du médecin j‘aurais pu reprendre mon travail 4 jours après mon accouchement (alors que la loi l’interdit mais bon…) mais je ne me sentais pas prête du tout. Ne pas aller travailler fait que les journées paraissent bien longues, je n’attends qu’une chose c’est que Kiyo rentre le soir. Pour tromper la déprime et l’ennui je me force à sortir tous les jours. Je vais me promener quelque part dans Fukuoka tous les matins puis je partage mes photos sur mon compte Instagram. Ça me fait du bien et ça me donne du matériel pour le blog, même si j’ai du mal à rester concentrée pour écrire des articles (et je n’ai pas regardé mes mails depuis mon hospitalisation, désolée).

Autrement, physiquement je pense que ça va. Je n’ai presque plus de désagréments post-partum, je suis juste un peu plus fatiguée qu’avant l’accouchement. Sur le plan psychologique en revanche il y a des jours avec et des jours sans. Les premiers jours après l’IMG je n’ai pu m’empêcher de me sentir coupable, de penser « et si j’avais su reconnaître les contractions… », « et si j’étais allée directement à la maternité au lieu de rentrer chez moi… », « et si j’en avais trop fait… ». Petit à petit grâce aux paroles rabâchées sans cesse par Kiyo, nos familles et nos amis, j’ai pris conscience que je ne pouvais pas revenir en arrière et que surtout ce n’était pas de ma faute. Depuis que j’ai « accepté » la réalité  ça va de mieux en mieux. Le chemin vers l’apaisement total sera encore long mais je pense que nous sommes sur la bonne voie.

Les démarches à faire post-Img

Après une IMG il y a 4 démarches à faire.

1/ Faire le shizan todoke (死産届) ou le certificat de mortnaissance
Ce certificat est indispensable en cas d’IMG après 12 semaines de grossesse. Il doit être déposé à la mairie de son lieu de résidence dans les 7 jours suivant l’accouchement. Il est fort probable que, comme ce fut le cas pour moi, la maternité s’occupe de tout. Il suffira de remplir les papiers qu’on vous fournira. À noter que dans le cas d’une mortnaissance, l’enfant ne sera pas mentionné sur le registre familial et il n’est pas possible de lui donner « officiellement » un prénom.

2/ S’occuper des obsèques
Les obsèques de l’enfant peuvent être organisées par la famille ou être confiées à l’entreprise de pompes funèbres avec laquelle travaille la maternité. On vous mettra à disposition des brochures avec plein d’options et il vous faudra choisir ce que vous voulez. Nous avons confié la crémation aux pompes funèbres que nous proposait la maternité. Nous avons fait le choix de ne pas y assister et de ne pas récupérer les cendres mais nous avons fabriqué un petit autel pour notre bébé à la maison.

3/ Recevoir l’aide à la naissance (出産育児一時金)
L’aide à la naissance est versée par l’assurance à laquelle on est inscrit à partir de la 12ème semaine de grossesse et le montant est de 404 000 yens. À la sortie de la maternité on vous proposera de payer ou non les frais d’accouchement et d’hospitalisation. Si vous les payez vous recevrez l’aide dans sa totalité. Si vous décidez comme moi de ne pas payer, vous recevrez une somme dont ont été déduits les frais de la maternité. Au final cela revient au même.
Dans mon cas ma note s’élevait à 130 000 yens, je recevrai donc 274 000 yens.
Pour recevoir l’aide à la naissance vous devrez remplir le formulaire de votre assurance, joindre la facture de la maternité, le papier indiquant si vous avez payé vos frais d’accouchement ou non et le shizan todoke (selon les assurances une photocopie du carnet de santé peut être aussi valable).

4/ Le congé maternité
Le congé maternité post-partum au Japon est de 8 semaines dont 6 obligatoires. Pour les femmes ayant subi une IMG il faut avoir accouché après la 12ème semaine de grossesse pour en bénéficier. Durant le congé maternité l’assurance versera 2/3 du salaire, souvent à posteriori car c’est l’entreprise qui doit faire les démarches et elle le fait souvent une fois la femme revenue. Comme je l’ai indiqué ce congé de minimum 6 semaines est obligatoire. La loi japonaise interdit aux entreprises de reprendre une femme avant, attention donc aux employeurs qui vous diraient le contraire.

Vocabulaire utile

  • IMG : jinkô ninshin chûzetsu (人工妊娠中絶)
  • Mortnaissance : shizan (死産)
  • Aide à la naissance : shussan ikuji ichijikin (出産育児一時金)
  • Congé maternité (post-partum) : sango kyûka (産後休暇)
  • Rupture prématurée des membranes : zenki hasui (前期破水)
  • Anesthésie locale : kyokusho masui (局所麻酔)
  • Anesthésie générale : zenshin masui (全身麻酔)
  • Péridurale : mutsû bunben (無痛分娩)
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