Bilan de 7 mois d’entreprise

Travailler dans une entreprise japonaise

Il y a 8 mois, je vous avait laissé juste avant de commencer mon nouveau travail, pleine d’angoisses et de doutes. De la même façon que j’avais fait un bilan pour mon ancienne boîte, j’avais envie de parler de la nouvelle, ce que j’y fais et ce qui a changé pour moi.

 

Pour des raisons évidentes, je tairais le nom de mon entreprise. Elle sera nommée A dans cet article. 

 


 

D’avril 2014 à juin 2015, j’ai travaillé chez NHN Hangame. Comme je l’expliquais dans cet article, j’ai été embauchée par la première entreprise dans laquelle j’avais postulé, coup de chance !
 
Etant une grosse boite, je pensais retrouver l’ambiance que j’avais connu en France mais j’ai su des le premier jour que je n’allais pas m’y plaire et mon intuition a malheureusement été bonne. Pour faire rapide car ce n’est pas le sujet de l’article, voici ce que je n’appréciais pas / ce qui ne me correspondait pas :
・le travail inintéressant : changement de texte et création de bannières;
・le manque d’innovation : refus absolu de changer les règles mises en place il y a 10 ans, que ce soit au niveau du design ou des technologies;
・le manque de considération : 6 ans d’expérience mais un retour à la case départ;
・la confidentialité portée à son paroxysme : interdiction de poster ses travaux sur ne serait-ce sur son portfolio ou même en parler à quelqu’un en dehors de l’entreprise sous peine de sanctions allant d’une retenue sur salaire à carrément un renvoi;

 

Bref, dés que j’ai trouvé un nouveau travail je me suis empressée de démissionner et c’est certainement l’un des meilleurs choix que j’ai fait de ma vie.

 
 

Le travail

J’occupe donc le poste de graphiste ou plutôt directrice artistique. Je passe la plupart de mes journées sur Photoshop, Illustrator ou Dreamweaver à concevoir des sites pour des endroits touristiques, à créer des pages tokushû (dossiers spéciaux) ou à dessiner des cartes ou autres posters destinés aux touristes étrangers (comment utiliser les onsens par exemple). Le tout pour des villes de Kyûshû ou pour des entreprises et attractions de Fukuoka.
C’est un travail vraiment intéressant et varié. Je suis totalement libre sur mes créations et je peux proposer des choses. Point non négligeable : je découvre beaucoup d’endroits nouveaux qui me servent pour le blog. Que demander de plus ?
Mon objectif était de trouver une entreprise où je puisse allier graphisme et tourisme à Kyûshû et A correspond parfaitement à cette description. Je ne pense pas trouver de meilleur endroit pour concilier ces deux passions. Pour le moment peu de choses sont en ligne, principalement des sites pour l’Office du Tourisme de Kyûshû déjà présentés mais ça va bouger en mars.
Autrement, je fais un peu de traduction et de vérification de traduction, je joue parfois les reporters pour la webTV de Fukuoka ou pour d’autres contenus vidéo pour la préfecture, c’est varié, varié, varié !

 
 

Travailler en petite structure

Chez A, nous sommes un peu plus de 40 ce qui représentait une grande différence et j’avais un peu peur de l’ambiance. Finalement je pense que ça me convient le mieux. Les postes ne sont pas figés et il n’est pas rare d’aider les autres, même si ce n’est pas son domaine. On est aussi plus proche de chaque personne. Dans les 2 grandes entreprises que j’ai connu il y avait toujours des clans : celui des graphistes, celui des intégrateurs etc… Ici cela n’existe pas. Tout le monde parle avec tout le monde, tous les corps de métiers se mélangent et ça fait du bien.

 
 

Les relations avec mes collègues

Ca a toujours été un point un peu particulier. J’ai été élevée à coup de ce sont tes collègues, pas tes amis et du coup ce concept étant ancré dans ma tête je n’ai jamais vraiment réussi à m’intégrer. En France, en plus de ça, j’avais l’impression d’être un peu mise à l’écart car j’étais très jeune (j’avais commencé à 18 ans) donc j’étais un peu le bébé ou la petite soeur de tout le monde. Ce rôle me plaisait mais j’en ai un peu souffert.

Chez Hangame je ne me suis pas intégrée non plus mais cette fois c’était différent car c’est moi qui n’ai pas voulu me mêler aux autres. Quand je ne suis pas à l’aise ou quand ça ne va pas, j’ai tendance à me renfermer sur moi-même et à être distante. D’ailleurs, on me dit souvent que je suis super froide au premier abord alors que c’est juste de la timidité. Bref, tout ça pour dire que j’ai tellement peu parlé et fais abstraction de gens de chez Hangame que je suis incapable de dire le nom de mon ancienne chef.
 
Chez A, j’ai senti une nette différence. Déjà le patron présente en détail chaque nouveau lors des salutations matinales. Ca permet de retenir le nom et le visage du nouvel arrivant et d’aller lui parler plus facilement. Pour ma part, je pense que la première semaine on m’a beaucoup plus parlé par curiosité que par réel intérêt mais ça s’est vite transformé en conversations normales. Personne ne fait la différence entre moi et un employé japonais. Je n’ai aucun traitement de faveur ou de défaveur, je suis juste une employée comme les autres. Mes collègues sont vraiment super. En plus, à chaque fois que quelqu’un entend parler d’un endroit sympa à visiter ou d’un évènement ils vont aussitôt m’en faire part.

Un seul point qui m’a un peu attristée est que l’équipe design ne m’invite jamais pour déjeuner. Il y a 2 hommes qui vont manger seuls et tout un groupe de trentenaires avec des enfants que j’appelle le club des mamans qui vont manger… entre mamans. Au début ça me chiffonnait mais maintenant je vais manger avec le groupe des filles de mon âge et on est vraiment devenues proches.

 
 

Ambiance

A a une ambiance unique. C’est vraiment détendu et familial, loin de l’image des entreprises japonaises figées et hiérarchisées à outrance. D’ailleurs, il n’y a presque pas de hiérarchie : le patron, les chefs d’équipe et c’est tout. A propos du patron, c’est vraiment quelqu’un de bien. Il fait attention à la parité au niveau des recrutements et n’hésite pas à donner des responsabilités aux femmes. Les mamans ou futures mamans sont les bienvenues. Elles peuvent revenir dans l’entreprise après un congé maternité et ont même des horaires aménagées.Autre sujet, plusieurs fois par semaine, le patron remplit de grosses boîtes de senbei (biscuits de riz) pour que chacun puisse tenir le choc et organise des dîners une fois par mois.

Tout en travaillant, on est libre de parler et de rire. Ca change du silence d’église qu’on devait respecter avant. On peut aussi écouter la radio et consulter des sites autres que pour le travail sans se faire réprimander.
Niveau vestimentaire, les hommes doivent porter un costume (la cravate est portée juste pour les rendez-vous clients) mais pour les femmes c’est libre. On a tous des chaussons ou des crocs et du coup c’est rigolo de voir les employés masculins en costume avec des crocs colorées.

Enfin, les horaires officielles sont 9h – 18h. J’arrive toujours 15 minutes en avance mais la plupart des gens arrivent à 8h59 ou carrément pendant les salutations matinales. le chef ne bronche pas, pas plus que quand on part à l’heure pile. les heures supplémentaires dépendent vraiment de chacun, on fait ce qu’on veut en gros.

 


 
 

Toujours fragile

Malgré toute ces bonnes choses, je suis encore fragile. Les 15 mois chez Hangame m’ont laissé énormément de séquelles. Je suis arrivée chez A n’ayant plus aucune confiance dans mon travail et j’étais même un peu dégoutée du graphisme. Je pense d’ailleurs que ça s’est ressenti jusque sur le blog.

Mais petit à petit j’ai retrouvé confiance en moi et goût en mon métier. Mes collègues y sont pour beaucoup. Ce n’est pas grand chose mais le fait de me faire complètement confiance pour de gros projets dés la première semaine ou d’entendre un oh c’est super ce que tu fais là, quand quelqu’un passe derrière moi, tout cela a contribué à ma « guérison ».
Aujourd’hui, février 2016, je suis toujours fragile sur certains points. Par exemple, dés qu’on me fait faire des retouches sur un travail, je perds aussitôt confiance en ce que je suis en train de faire et me dit que je suis nulle. J’espère que tout cela va se résorber. Il faut juste laisser du temps au temps.

 
 
Après des années à avoir entendu et lu des horreurs sur le travail au Japon en tant qu’étranger et à cauchemarder de peur de se retrouver dans une situation à la Stupeur et tremblements, je suis plutôt contente d’avoir trouvé un travail épanouissant sur tous les plans. Comme quoi, quand on se donne les moyens, tout est possible !
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Un peu de vocabulaire

Travailler : hataraku (働く)
Lieu de travail  : shokuba (職場)
Collègue : dôryô (同僚)
Être heureux : shiawase (幸せ)
Chercher un travail : shûshoku suru (就職する)

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20 Comments

  1. Heureusement, le Japon évolue, et l’on est sans doute loin aujourd’hui de l’image que l’on se fait du film « Stupeur et Tramblement ».
    Le Japon s’ouvre aussi envers les étrangers, la population étant vieillissante, ils sont obligés de faire appel à de la main-d’œuvre étrangère.
    Je vois ici au Vietnam, de nombreuses boîtes japonaises offrent des contrats de deux ou trois ans aux Vietnamiens pour bosser dans la manutention. Il y en a dans tous les secteurs, alors le fait de s’ouvrir à l’extérieur et de ne plus rester replié sur soi-même, fait sans doute changer les mentalités.
    Par contre, je me demande si le racisme envers les personnes d’origine africaine et les Coréens est toujours présent ?

    Tien au boulot vu que tu utilises Dreamweaver, tu dois faire du codage en Html, PHP… Pas trop chiant pour une graphiste de formation ?
    Pour la création de sites, ça, c’est uniformisé, 85% sont maintenant faits sous WordPress, c’est tellement plus pratique et rapide, en plus il existe tellement de Plugins, qu’on ne se prend plus la tête à faire un site from « scratch ».

    Ton sentiment du moment « d’être nulle » ça ne serait pas plutôt dû à un manque d’inspiration ? Il est vrai que si on te demande un boulot répétitif et juste des corrections, ça ne fait pas travailler l’imagination et la créativité, et à la longue j’imagine que ça doit être franchement barbant.
    Allez courage, ce sentiment va finir par passer 😉

  2. Bonjour Béné,
    Ca fait longtemps que je suis ton blog et je l'aime vraiment beaucoup.

    Cet article m'a tout particulièrement intéressé étant donné que je travaille plus ou moins dans le même domaine que toi. J'aurai juste aimé que tu nous parles un peu plus de tes horaires de travail. J'ai rencontré beaucoup de japonais qui faisaient des journées de dingue et je me demandais si tu étais plus chanceuse ou si c'était définitivement la norme au Japon…

    Bonne continuation

  3. Ça fait plaisir de lire ce genre de choses. Je suis vraiment ravie de voir que ça se passe comme ça dans ton nouveau travail et que tu t'y plais ! 🙂 Je me souviens encore de tes tweets et de ton article sur l'ancienne entreprise et j'étais attristée de voir que ça ne se passait pas bien pour toi.

    Le temps passe vite ! Je n'avais pas l'impression que ça faisait déjà 7 mois !

    En tout cas, j'espère que ça va durer pour toi !

  4. C'est intéressant comme bilan et c'est une super bonne nouvelle que tu te sentes bien dans cette entreprise 🙂 C'est important pour l'équilibre personnel.

    Je me suis surprise à me demander si tu avais demandé à des collègues de te prendre en photo ou si tu l'as fait toute seule. Je sais qu'en open space, jamais je n'oserais me prendre en photo (ou me faire prendre en photo) à mon poste pour mon blog, même si je suis très à l'aise avec mon équipe :p

    Pour ce qui est de ta fragilité vis à vis des retours, il ne faut pas perdre courage. Les retours et les petites choses à corriger font partie intégrante de nos métiers, et cela nous permet de nous améliorer. Apprends à les voir avec philosophie. Si on te donne un projet à réaliser, c'est qu'on a confiance en ton travail !
    Je sais que quand je fais des retours à mon équipe, ce n'est jamais contre eux et j'essaie au maximum de mettre en avant tout ce qu'ils ont fait de bien. Et mon chef fait pareil avec mon travail. J'ai peut-être beaucoup de chance, mais toute notre équipe est très demandeuse de retours et accepte toujours ceux qui sont faits avec le sourire et l'envie de créer quelque chose d'encore plus magique ! 🙂

    • Je réponds rapidement avant de sortir 🙂
      En fait les photos étaient ont été prises par un photographe pro afin d'être utilisées pour une interview pour la préfecture de Fukuoka. Ils voulaient des photos de moi dans mon environnement de travail et comme cela illustrait bien le propos, j'ai demandé de pouvoir les utiliser (et aussi ça me tentait pas de photographier l'intérieur de l'entreprise, pour la confidentialité) . je ne pourrais jamais demander à ce qu'on me prenne en photo non plus (^^;;

      je répondrais sur le reste plus tard ^^

  5. Tu as bien fait de changer de boîte vu ce que tu décris de ton ancienne boîte ! Certains environnements peuvent être super toxiques, c'est assez flippant. Quand on bosse dans un environnement super, on a envie de donner le meilleur de soi-même à la boîte et ça, certaines boîtes japonaises ne l'ont malheureusement pas encore compris…

    Certains points de ton article à propos de ta nouvelle boîte reflètent trait pour trait ce que je vis dans la mienne (sauf que c'est une école, mais bon), c'est intéressant…

  6. Je suis contente que tu aiess une entreprise ou tu te sentes bien^^ Ca donne de l'espoir vu mon experience de l'entreprise au Japon. J'en suis degoutee de mon travail que j'adorais TT C'est dingue l'impact que ca a sur nous en fait, donc vraiment contente que tu aies un lieu de travail qui permette de t'epanouir^^ Je souhaite ca a tout le monde^^

  7. Bonjour,
    je lis vos supers articles par l'intermédiaire d'une amie qui les partages régulièrement sur facebook.
    J'étudie au Japon depuis quelques temps et en parallèle, j'ai un baito dans une vrai entreprise japonaise (mais avec un vrai salaire de baito aussi, bref…). Comme vous depuis 5 mois, j'évolue dans un univers très agréable, des collègues charmants, un bon état d'esprit, quelques petites soirées très sympas. En gros, je m'éclate, je pratique mon japonais, et ça compense largement le salaire de misère pour le moment.
    Jusqu'à la semaine dernière. Je n'ai pas tout compris, mais j'ai assisté à une engueulade d'un collègue par le kachou, sous l'œil du buchou et avec la moitié des autres collègues en cercle autour. La scène était d'une violence comme je n'en ai jamais vu en 8 ans de vie pro en France et s'est terminée par une répétition d'"ayamate kure" qui en était même carrément flippante.
    Cette semaine, toute le monde se sourit à nouveau, plaisante comme si rien ne s'était passé… mais, moi, je suis retourné à la case départ, en me disant que finalement je ne connais pas du tout ces gens qui m'entourent tous les jours.

  8. Wahou, super article, qui fait plaisir à lire !
    Je dois dire que même en France, trouver un endroit où l'on s'épanouit, où l'on est bien managé, et où l'on aime son travail, c'est encore trop rare !
    Bonne continuation et continue de t'éclater dans ton travail ! 🙂

  9. C'est agréable de lire un article de ce genre après toutes les horreurs qu'on peut lire sur le travail au Japon (pour un étranger ou pour un local). Ce partage est très instructif, ça fait parti de ton quotidien ; c'est très sympa de découvrir cet aspect de ta vie.
    Je pense que tu as eu de la chance de rentrer dans une entreprise de ce genre car en discutant avec des expats et/ou Japonais, le monde du travail est tout de même difficile dans ce pays… Mais les choses changent dans le bon sens. Ton patron a l'air d'être une perle, c'est rare au Japon et ailleurs…
    Ne t'inquiètes pas la confiance reviendra petit à petit, le fait d'être dans une entreprise qui te laisse de la marge de manoeuvre et t'encourage va te "guérir" comme tu dis 😉
    Que tu te sentes bien dans l'entreprise et le travail c'est déjà génial et le reste (re)viendras peu à peu.

  10. Je me retrouve complètement dans ton article! Je suis moi même graphiste et j'ai subi une situation similaire avec mon ancienne entreprise au point de perdre toute confiance en moi. Les collègues bienveillants aident beaucoup à retrouver le goût du travail ! C'est génial que tu t'épanouisse et j'espère sincèrement que tu vaincra ton problème de confiance en toi. Je sais que c'est dur de s'en défaire. Bonne continuation !

  11. Ah ouais en effet, tu as trouvé une entreprise rare ou plutôt un patron très ouvert !

    Rien qu'avoir un patron qui laisse revenir une femme après un accouchement… Il mérite une médaille en tant que japonais :O

    ps : je vois… c'est toi qui dessine les machines à laver sur les prospectus des Onsen, afin de nous apprendre qu'il faut pas y laver son linge !! :p

  12. C'est cette mentalité que j'aime pour bosser. Je pense qu'on est plus fort et plus productif danc ces conditions.
    Pour ce qui est de ton travail, ne t'en fait pas. Tu as un style graphique superbe. Ne te laisse pas submerger par ces anciennes émotions.
    J'aime bien lire des articles de ce genre aussi, ça change ^^
    Hâte de voir les réalisations que tu as faite 🙂

  13. J'avais lu l'article il y a un petit moment déjà mais n'avais pas eu le temps de commenter, alors je m'y mets aujourd'hui !
    Je trouve que c'est intéressant de partager ce genre de bilan, surtout quand l'expérience est positive ce qui semble malheureusement rarement le cas pour les étrangers travaillant au Japon ! La mienne a pas mal de similitudes.
    Il faut d'ailleurs que je prenne le temps un de ces 4 de rédiger le même genre d'article, on me l'a souvent demandé en commentaire ou en message privé.

    Sinon, pour l'équipe de designers qui ne te proposent jamais de manger avec eux, peut-être qu'un jour tu pourrais leur proposer toi ? c'est aussi possible qu'ils n'osent pas, je suis sûre que ça leur ferait plaisir et que ça créerait une nouvelle dynamique entre vous.

    En tous cas, bonne continuation !

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